Le Point : En étudiant à la loupe le projet présidentiel de Jean-Luc Mélenchon, vous le présentez comme un projet quasi léniniste. N’est-ce pas un peu caricatural ?

Bernard Poignant : D’abord, je conseille à tous de lire attentivement ce texte. Il est disponible sur son site, « Mélenchon 2027 ». C’est justement en s’y attardant qu’on peut en faire une analyse sérieuse. Il compte pas moins de 831 mesures. Cela a le mérite de la précision. Prenons l’exemple du chapitre « Collectiviser les biens communs fondamentaux et établir par référendum la liste des biens communs et services à collectiviser ».

Il propose de revenir sur les privatisations des aéroports, des autoroutes, de la Française des Jeux, mais aussi d’ouvrir un droit de réquisition des usines et des entreprises d’intérêt général pour l’État, en créant dans la foulée des pôles publics de la banque, du médicament, de l’armement, de l’énergie, avec la reprise en mains totale par l’État de la SNCF, d’EDF, Engie.

Toutes ces propositions sont disséminées dans pas moins de 18 chapitres, mais quand on les rassemble cela donne cet air de déjà vu, de retour vers le passé, un Programme Commun de l’époque de Mitterrand revisité en plus radical. On peut parler de programme antédiluvien. Vous imaginez un référendum où le pouvoir exécutif présenterait une liste des entreprises à sortir des lois du marché ?

Dans ce domaine, la gauche a déjà donné. Les conséquences sont connues : hausse du chômage, perte de compétitivité des entreprises, donc perte du pouvoir d’achat, hausse de la dette, etc.

Vous dites également qu’avec l’application de son programme, Mélenchon deviendrait le nouvel Orban de l’Europe.

C’est là où on entre dans les subtilités du candidat de La France insoumise. Dans le chapitre 16, vous pouvez lire que la France, s’il l’emportait en 2027, sortirait immédiatement du commandement intégré de l’OTAN, ce qui peut se discuter, même si aujourd’hui nous ne sommes plus du tout dans la situation de la France de l’époque de De Gaulle, quand le Général prit cette décision.

Mais il est ajouté que notre pays, par étapes, sortirait complètement de l’Alliance atlantique. Là, surprise, pas un mot sur une solution de défense européenne commune. Traduction : la France serait désormais seule face à ses ennemis potentiels. Quand on entre dans le détail de la proposition mélenchonienne, on découvre qu’elle est presque la sœur jumelle de celle du Rassemblement National.

Vraiment ? On a du mal à le croire.

Il suffit de lire le texte. Il est écrit, dans le chapitre 17, que « certaines règles européennes sont aujourd’hui incompatibles avec la mise en œuvre de notre programme ». La suite est très claire. Mélenchon annonce que les 26 partenaires européens seront saisis pour une « rupture concertée avec les traités actuels ». Si ces derniers s’y opposent, Mélenchon annonce qu’il jouera cavalier seul et qu’il « assumera la confrontation avec les institutions européennes » en désobéissant « aux règles bloquantes chaque fois que c’est nécessaire ».

Carrément. Cela ressemble furieusement à du Orban, voire à un petit frère du Frexit de l’époque où Marine Le Pen préconisait cette sortie complète de l’Europe. Epoque où les liens avec les indulgences du RN avec le dictateur russe étaient flagrants.

Donc pour vous, RN ou LFI, sur la question européenne, c’est bonnet blanc et blanc bonnet ?

À quelques nuances près, oui. Vous imaginez les conséquences ? La Russie de Poutine ou l’Amérique de Donald Trump se frotteraient les mains d’avoir de nouveaux partenaires européens devenus terriblement fragiles. Et sans doute plus dociles. L’Europe pourrait ne pas s’en remettre.

Ce serait une déflagration aux conséquences désastreuses pour les Français. Pour le moment, certains n’ont pas encore saisi cet aspect profondément anti-européen de ce programme. C’est pour cette raison que j’alerte aujourd’hui sur ce texte hautement dangereux.

Un autre aspect de ce programme vous inquiète : cette idée de Grand Remplacement que Mélenchon a repris au RN, par provocation, bien sûr, mais, selon vous, pas seulement.

Il n’est pas nécessaire de se pencher longtemps sur l’Histoire de France pour savoir que notre pays s’est construit sur des vagues d’immigration successives. Or, la « Nouvelle France » évoquée dans l’introduction du programme présidentiel de LFI est portée par cette étrange idée du remplacement d’une population par une autre, au-delà des polémiques.

Cela signifie qu’on en fait disparaître une autre. C’est le contraire de l’idéal républicain. Lequel, par le concept de « grande succession », évoque, lui, une forme de sédimentation démographique d’un peuple qui agrège les différentes communautés et non qui les oppose. Quand on entend dans certains meetings de LFI des citoyens d’origine immigrée crier « On est chez nous ! », j’ai comme un mauvais pressentiment. N’est-ce pas curieusement le même slogan qu’on entend dans les rangs du RN ? Mélenchon fait un choix politique très clair, et très inflammable.

Entre le « côte à côte » et le « face à face » dont parlait l’ancien ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, Mélenchon a tranché. Il ne veut pas d’une immigration qui se rallie aux valeurs républicaines mais à un esprit de revanche qui peut conduire le pays dans le gouffre et dans la violence. Tout cela se lit dans son programme.

Sur le volet économique, vous avez regardé à la loupe le projet d’élimination de la dette de la France.

Là, on est dans un retour vertigineux dans le passé politique, celui des « 200 familles » que le Parti Communiste de Jacques Duclos, alors tout-puissant, accusait de tous les maux. Tout cela sent un peu la naphtaline. Que dit le programme ?

Que la « dette publique est due aux cadeaux faits aux ultra-riches ». Les 3500 milliards de dette ? La faute aux nantis. Ils doivent donc rendre l’argent. Simple comme bonjour. Pour le reste, la baguette magique des nationalisations relancera l’activité économique « par la consommation populaire et l’investissement public qui entraînera les entreprises par leur carnet de commandes ». C’est exactement ce que nous avons fait en 1981-1982, au début du mandat de Mitterrand, avec le Programme Commun, et qui a conduit le pays au bord de la faillite. Il avait fallu appeler au secours l’Arabie saoudite, avec un prêt colossal, pour nous éviter la catastrophe financière. Les socialistes avaient alors fait évoluer leur doctrine. Ils avaient tiré les leçons de cette politique économique.

Or, Jean-Luc Mélenchon fait comme si tout cela n’avait jamais existé. Il a la mémoire étonnamment courte. Il fut pourtant membre d’un gouvernement, sous Jospin, qui reconnaissait que l’État ne pouvait pas tout. Quand vous plongez dans le chapitre « Refuser le chantage : annuler la dette publique », vous êtes abasourdi.

Selon LFI, la dette n’a pour objectif que de justifier l’austérité et les privatisations. Pour s’en débarrasser, il suffit d’exiger de l’Union européenne qu’elle impose à la BCE de transformer la « part de dette des États qu’elle possède en dettes perpétuelles à taux nuls ».

Une forme déguisée d’annulation de la dette de la France. On se frotte les yeux devant tant de démagogie. Si Bruxelles s’y oppose ? Il suffira de lancer un « audit citoyen » pour déterminer la « part illégitime » de cette dette. C’est de la bouillie pour chats. Je ne suis pas sûr qu’un prix Nobel d’économie y retrouverait ses petits.

Comment, en effet, espérer obtenir la mansuétude de l’UE alors qu’on s’apprête à la quitter ou, au moins, s’en éloigner à grands pas. Allez donc demander à votre banquier un délai de paiement en lui faisant un doigt d’honneur. Tout cela est totalement irréaliste et profondément dangereux pour notre économie.

Nous sommes très loin des positions de Jacques Delors, dont vous étiez proche, de l’époque où le PS avait fait sa mue. Ce dernier, aujourd’hui, s’est considérablement éloigné de ses idées. Comment l’expliquez-vous ?

Par une perte de fermeté idéologique sur les valeurs de la social-démocratie. Ce mot ne doit pas faire peur. Au contraire. Il faut en être fier. Et mener un combat clair et sans compromis. Pour l’État de droit, pour la liberté et la fraternité. Je ne sens pas de fraternité dans le monde rêvé par Mélenchon.

Bernard Poignant
2 juin 2026