Sous la Vème République, les Présidents de la République ont nommé 29 Premiers Ministres, mais 28 personnalités, J.Chirac ayant été nommé deux fois, par V.Giscard d’Estaing en 1974, par F.Mitterrand en 1986. Parmi ces heureux nommés, seulement deux femmes, E.Cresson par F.Mitterrand en 1991, E.Borne par E.Macron en 2022.

     Installés au 57 rue de Varenne, sur la rive gauche de la Seine, beaucoup, même presque tous, ont regardé avec envie la rive droite et son 55 rue du Faubourg Saint Honoré. Ils ont fait le trajet des dizaines de fois. Le locataire de l’Elysée ne le fait pas dans l’autre sens. Leur résidence est un hôtel, dont ils peuvent être déménagés à tout moment. Celle du Président est un palais avec un bail intouchable de cinq ans éventuellement renouvelable. Est-ce une coîncidence, au moins un symbole : les élus au suffrage universel direct ou indirect occupent un palais, Bourbon pour les députés, Luxembourg pour les sénateurs, Élysée pour le Président. Nommés, les Ministres résident sur des places (Beauvau ou Vendôme), le long de rues ou d’avenues (Grenelle, Saint-Dominique, Varenne, Ségur, Bercy..). Comme si les bâtiments traduisaient une légitimité, celle de l’élection et les autres une légalité, celle de la nomination.

     Pourtant les trois palais reflètent des mœurs légères de l’ancien régime. Le Palais de l’Elysée a été occupé par la Marquise de Pompadour, la favorite de Louis XV. Le Palais-Bourbon est revenu à Louise-Françoise de Bourbon, fille de Louis XV et de sa maîtresse Madame de Montespan et l’Hôtel de Lassay a été construit pour l’amant de cette princesse de Bourbon. Quant au Palais du Luxembourg, il n’a pas été bâti pour une maîtresse régulière ou une favorite passagère mais occupé par la Duchesse de Berry, fille du Régent Philippe d’Orléans qui en a fait un lieu de débauche célèbre, conforme à sa réputation de princesse aux mœurs scandaleuses. Il faut quand même remercier la monarchie d’avoir doté la France de si belles demeures qui attirent en masse les républicains lors des journées du patrimoine.

     Il ne faut pas chercher dans ces histoires troubles l’attrait du palais présidentiel pour les Premiers Ministres. Il faut cependant constater que deux seuls ont réussi à franchir le fleuve : G.Pompidou en 1969 au terme d’une campagne brève après la démission du Général De Gaulle ; J.Chirac en 1995 au bout de la troisième tentative après avoir fait preuve d’une ténacité qui inspire le respect, pas forcément le soutien..!!. Il faut donc passer les autres en revue. M.Debré a été candidat en 1981 pour se contenter d’un résultat squelettique de 1,66%. J.Chaban-Delmas a été éliminé en 1974 alors qu’il se voyait dans les deux premiers. P.Messmer a fait un tour de piste quelques jours après la mort du Président Pompidou, candidat le matin du 9 avril 1974, il renonçait le soir au bout de 10 heures. R.Barre part favori en 1988 sans atteindre le second tour, L.Fabius tentera sa chance dans la primaire socialiste de 2007 sans succès. M.Rocard s’est préparé pendant des années avant de devoir laisser la place à F.MItterrand, il pensera même en 2007 remplacer au pied levé S.Royal. P. Bérégovoy y songeait mais sa mort volontaire interrompra son destin. E.Balladur se croyait Président avant d’être candidat en 1995 mais s’inclinera devant son vieil « ami » Chirac. À.Juppé, plébiscité par les sondage, sera éliminé par les électeurs de la primaire de 2016. L.Jospin connaîtra l’humiliation du 21 avril 2002. D.De Villepin revient pour 2027 auréolé de son discours du 14 février 2003 à l’ONU. F.Fillon était en piste pour 2017 avant que le prix de ses costumes le privent de la Présidence. M.Valls a tenté de prendre le relai de F.Hollande en 2016, mais il est battu par le frondeur B.Hamon. On dit que B.Cazeneuve y pense beaucoup pour le scrutin du printemps 2027, il ne dément pas. E.Philippe est déjà en campagne et sillonne la France. On dit que ses amis encouragent J.Castex qui ne les décourage pas. G.Attal ne cache pas ses ambitions pour aujourd’hui ou pour demain. M.Barnier aurait tant aimé en être et il doit y penser toujours. On imagine F.Bayrou déçu de ne pouvoir concourir après trois essais mais Matignon apparaît son point d’arrivée. Quant à S.Lecornu on a compris qu’il se réservait pour les quinquennats suivants. 

     Il reste quelques-uns qui n’ont pas été tentés par cette compétition. Les deux femmes, E.Cresson, E.Borne, le haut fonctionnaire et diplomate M.Couve De Murville, les deux provinciaux de l’ouest, JP.Raffarin et JM Ayrault..À moins que…!!!

     Deux élus sur les 28 nommés sont donc devenus Présidents. C’est peu comme s’il y avait une malédiction qui poursuit les détenteurs de ce poste prestigieux. Ceux qui ont occupé cet hôtel devraient réfléchir avant de chercher à occuper un palais..

Bernard Poignant
27 juin 2026