À chaque époque, il y a une dominante sociologique dans le personnel politique, au moins chez celui qui occupe le premier plan. Depuis le rétablissement de la République le 4 septembre 1870, elle a connu plusieurs appellations. Il y a eu la République des normaliens agrégés et des polytechniciens ingénieurs, la République des avocats et celle des professeurs, plus précisément celle des instituteurs barbus de 1981, puis la République des énarques, incarnée par plusieurs Présidents et Premiers Ministres.On a aussi parlé de la République des notables. Aujourd’hui domine la République des collaborateurs d’élus.

     Un tour d’horizon des actuels chefs de partis est éclairant. Il s’agit de celles et de ceux avec qui le Président a débattu lors des Rencontres de Saint-Denis le 30 août 2023 à la Maison d’éducation de la Légion d’Honneur dans cette ville de Seine-Saint-Denis.Voici leur situation au moment de cette réunion.De l’extrême-droite à l’extrême-gauche tel est le portrait de cette famille. Jordan Bardella, Président du Rassemblement National, est d’abord assistant parlementaire du député européen Jean-François Jalkh dès 2015. Il a 20 ans. Eric Ciotti, Président du parti Les Républicains, devient assistant parlementaire de Christian Estrosi, député des Alpes-Maritimes, en 1988. Il a 23 ans et il restera un acteur permanent de la vie politique du pays. Les deux hommes s’éloigneront et emprunteront des chemins d’engagement différents.Stéphane Séjourné, Secrétaire Général de Renaissance et député européen, aujourd’hui Ministre des Affaires étrangères, commence par être assistant parlementaire en 2007, à 22 ans ( sa biographie ne donne pas le nom du député ) avant d’être nommé conseiller auprès de Jean-Paul Huchon, Président du Conseil régional d’Ile de France. Olivier Faure, Premier Secrétaire du Parti socialiste et député de Seine-et-Marne, commence sa vie politique en 1991 comme assistant auprès de Gérard Gouzes, député de Lot-et-Garonne, Président de la Commission des lois de l’Assemblée Nationale. Il a 23 ans. Marine Tondelier, conseillère municipale d’Hénin-Beaumont, Secrétaire nationale des Écologistes, devient assistante parlementaire d’Alice Archambaud, sénatrice de Seine-Saint-Denis. Elle a 26 ans. Fabien Roussel, Secrétaire national du Parti communiste, député du Nord, a été assistant parlementaire de deux députés du Nord, Alain Bocquet et Jean-Jacques Candelier. Il a 28 ans. Manuel Bompard, député des Bouches-du-Rhône et coordinateur de la France Insoumise, est collaborateur de Jean-Luc Mélenchon depuis 2010.il a 24 ans.

     L’année 2017 et l’élection présidentielle marqueront le sommet du poids des collaborateurs d’élus dans la vie politique contemporaine. Les Républicains choisissent, par une élection primaire, en novembre 2016, François Fillon pour porter leurs couleurs. Il a commencé son engagement comme assistant parlementaire de Joël Le Theule, député de la Sarthe. Il a 22 ans.Le Parti socialiste organise également une élection primaire ouverte à tous les électeurs en janvier 2017 . Elle opposera Benoit Hamon et Manuel Valls. Le premier aura été un éphémère Ministre de l’Education nationale. Il a commencé, à 21 ans, par un poste d’assistant parlementaire de Pierre Brana, député de la Gironde élu en 1988. Le second, ancien Premier Ministre, a quitté l’Hôtel Matignon deux mois avant pour se présenter à ce scrutin. Il a d’abord été assistant parlementaire de Robert Chapuis en 1983, celui-ci ayant été élu en 1981. Il a 23 ans. Après une primaire opposant en 2011 deux énarques, Martine Aubry et François Hollande, c’est le tour de deux assistants qui se confrontent les 22 et 29 janvier 2017 pour la candidature socialiste à l’élection présidentielle.Benoit Hamon l’emportera sur Manuel VallsJean-Luc Mélenchon a aussi été d’abord Directeur de cabinet de Claude Germon, maire socialiste de Massy. Il a 26 ans en 1977 et vient de quitter l’Organisation Communiste Internationaliste dont il a assuré la direction à Besançon de 1972 à 1976 sous le pseudonyme de « Sancerre ». Enfin Marine Le Pen a un parcours particulier puisqu’elle est avocate. Elle n’a pas eu besoin d’être assistante puisqu’elle est l’héritière.. Elle se prépare à une neuvième candidature présidentielle en 2027, au nom du Rassemblement National qui méritera le nom de Rassemblement Familial. Pour les élections européennes du 9 juin 2024, la majorité présidentielle a choisi Valérie Hayer pour conduire sa liste. Députée au Parlement européen, elle a commencé sa carrière politique comme assistante parlementaire du sénateur Pierre Jarlier puis de l’euro député Jean Arthuis. 

     Sans céder à des regrets, encore moins à la nostalgie, les dirigeants des quatre grands partis qui ont structuré le paysage politique pendant près de 40 ans présentaient une sociologie différente. Georges Marchais, Secrétaire général du Parti communiste de 1972 à 1994 a commencé comme mécanicien ajusteur à l’usine aéronautique Voisin d’Issy-les-Moulineaux. Même s’il est resté peu de temps, c’était un ouvrier. François Mitterrand était un avocat même s’il a peu plaidé. Jacques Chirac fut conseiller référendaire à la Cour des comptes même s’il a peu compté les finances publiques. Valéry Giscard d’Estaing était un ingénieur de l’Ecole polytechnique et un inspecteur des finances même s’il a peu exercé son métier d’ingénieur.

     Pourquoi cette forte présence de collaborateurs d’élus dans les allées du pouvoir? Depuis plus de 40 ans les collaborateurs d’élus se sont multipliés. Jusqu’à la décision de Jacques Chaban-Delmas, redevenu Président de l’Assemblée Nationale en 1978, les députés ne disposaient pas d’un crédit-collaborateurs pour employer des assistants. Il l’a ouvert pour un premier recrutement. D’autres ont suivi au fur et à mesure de l’augmentation de ce crédit.Le Sénat a fait de même. Les parlementaires nationaux sont au nombre de 925. À raison de trois assistants en moyenne, cela donne un potentiel de 2775 personnes…!!!

     Les cabinets, présidentiel, primo-ministériel et ministériels, ont beaucoup accru leurs personnels de cabinet. L’élection du Président de la République au suffrage universel a augmenté la pression sur le titulaire du mandat. Il doit donc être alimenté en permanence de toutes sortes d’informations, conseillé par de nombreux canaux. Vincent Auriol et René Coty avaient peu de collaborateurs mais ils n’avaient pas la légitimité que confère le suffrage universel.C’est la même chose pour la fonction de Premier Ministre et pour tous les Ministres, dont le nombre évolue de 30 à 40 titulaires y compris les Secrétaires d’Etat. Au total ça fait du monde dans les cabinets.Les consignes de limitation du nombre de membres dans ces cabinets ont peu d’effets et sont peu à peu débordées.

     De plus des élections se sont ajoutées sous la Vème république, outre celle du Président. Les Conseils régionaux élus depuis 1986 et les députés européens élus depuis 1979 se dotent de moyens humains importants. Le développement des métropoles, des communautés de communes et d’agglomération ont contraint à recruter des membres de cabinet. Elles ont été autorisées par la loi à le faire même si celle-ci en plafonne le nombre selon la taille de la population.La décentralisation, accroissant compétences et responsabilités pour les communes, les départements et les régions, a gonflé ce personnel. Au total on dispose de plusieurs milliers d’hommes et de femmes qui commencent leur vie active dans la chose politique et non par l’exercice d’un métier.

     Ces collaborateurs d’élus font parfois carrière dans un parcours politique qui devient une profession qui peut les amener à devenir des dirigeants de partis comme aujourd’hui. Le plus souvent ils ont acquis une bonne connaissance du fonctionnement de l’Etat, des assemblées parlementaires et des collectivités territoriales. Certains se pensent meilleurs que celui ou celle qui les emploie..!! D’autres ne font de ce temps de travail qu’un moment de leur vie professionnelle. On les retrouve dans les universités, les grandes entreprises privées et publiques ou dans des cabinets de conseils.

     Est-ce un bien ou un mal pour le débat démocratique.? Ni l’un ni l’autre. C’est un fait qui illustre la professionnalisation de la vie politique. Cela ne retire rien à la compétence de ces personnes, à leur engagement, à leurs convictions, à leur dévouement. C’est un constat de sociologie politique. Car si la politique n’est pas un métier, elle ne se conduit pas non plus en amateur. On peut seulement espérer une plus grande diversification. Mais ça vaut pour toutes les républiques qualifiées au début de ce texte.

     On a retrouvé ces profils dans le Gouvernement nommé le 9 janvier 2024 par le Président de la République pour les 14 Ministres sous l’autorité de Gabriel Attal, Premier Ministre. Lui-même appartient à cette catégorie politique et professionnelle à la fois. Il a 23 ans quand il devient le collaborateur de cabinet de Marisol Touraine, Ministre de la santé de 2012 à 2017. De même, Sébastien Lecornu, Ministre des Armées, a 19 ans quand il devient l’assistant parlementaire de Franck Girard, député de l’Eure avant d’être nommé trois ans plus tard membre du cabinet de Bruno Le Maire, Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes en 2008. Christophe Béchu, Ministre de la transition écologique, est à 24 ans l’assistant parlementaire de Marc Laffineur, député-maire d’Avrillé dans le Maine-et-Loire. Gérald Darmanin, Ministre de l’Intérieur, commence sa carrière politique à 22 ans comme assistant parlementaire de Jacques Toubon, député européen élu en 2004. Comme Aurore Bergé, Ministre de l’égalité Hommes-Femmes et de la lutte contre les discriminations, qui rejoindra à 20 ans Roselyne Bachelot, élue députée européenne en 2004. Elle rencontrera au Parlement de Strasbourg son premier conjoint, Nicolas Bays, lui-même assistant parlementaire du député européen, Jean-Louis Cottigny (PS). Marie Lebec, Ministre des relations avec le Parlement, aura été assistante parlementaire de Christian Franqueville, député-maire de Bulguéville (Vosges). Elle a 22 ans. Quant à Stéphane Séjourné, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, il est cité plus haut dans la liste des chefs de partis.

     Le poids des collaborateurs d’élus est accentué par la fin du cumul des mandats. Il n’y a plus aucun député qui soit maire, Président d’un Conseil départemental ou d’un Conseil régional.Quelques-uns ont pu exercer cette fonction avant de devenir parlementaire, mais de moins en moins. Or ces fonctions inculquent le sens du compromis et l’esprit de responsabilité dans la recherche de l’intérêt général. Tout en étant fortement critiques quand ils sont dans l’opposition, elles obligeaient à une certaine modération par une obligation de conserver une relation convenable avec les membres du Gouvernement en place…!!!

     Ainsi va le nouveau monde..!!

Bernard Poignant
4 juillet 2026