Ils étaient amis de longue date, complices dans la stratégie et professionnels de la tactique. Ils ont cheminé ensemble et traversé les événements d’une génération, du mouvement de mai 1968 qui n’ouvre pas sur une révolution à l’effondrement du communisme soviétique qui achève celle de 1917. Ils ont appris la vie politique sur les bancs du trotskisme, l’un chez les Lambertistes de l’Organisation Communiste Internationaliste, l’autre chez les Pablistes de la Ligue Communiste Révolutionnaire, deux groupuscules sur le terrain électoral mais deux mouvements donnant à leurs adhérents une formation marxiste solide et une feuille de route efficace pour conduire des organisations. Mais aujourd’hui.? Ils peuvent conserver une amitié personnelle mais il est permis d’en douter. Plus sûrement, ils ont rompu leur amitié politique. Une date bouleverse Julien Dray : le 7 octobre 2023 quand des terroristes du Hamas et des populations civiles de Gaza entrent sur le territoire d’Israël. Ils tuent, égorgent, décapitent, violent, prennent des otages, bébés autant que vieillards. Julien Dray est sous le choc quand il prend connaissance de ce pogrom du XXIème siècle. Il écrit sa stupeur et sa colère, sa tristesse et son inquiétude quand il constate que son vieil ami Jean-Luc Mélenchon refuse de condamner comme acte terroriste ce qu’il qualifie au contraire d’acte de résistance armée. Il s’interroge sur ce camarade de combat politique dans un livre intitulé « Qui est Mélenchon.? » (éditions Plon, novembre 2024). Car ce livre est l’histoire d’une rupture entre deux hommes qui ne se comprennent plus. C’est aussi l’histoire d’une blessure ressentie par ce militant politique de gauche né à Oran dans une famille juive séfarade et fils d’un instituteur de l’école laïque de la République Française. Alors il cherche à comprendre.

     Mélenchon, l’homme qui vénérait François Mitterrand, lui est infidèle. Il le trahit sans vergogne. L’ancien Président voulait rassembler jusqu’à s’emparer de la SFIO de Guy Mollet, cette vieille maison usée et fatiguée mais qui a donné à la France et à ses travailleurs ce qu’elle pensait être le meilleur. Elle a commis des fautes mais elle avait ses mérites. L’Insoumis renie son histoire et met en cause le Parti socialiste dont il a longtemps porté les couleurs. Julien Dray lui rappelle qu’il se voulait l’héritier de François Mitterrand, voire son fils spirituel. Celui-ci aimait « réunir, fédérer, réorganiser, refondre, réinventer ». Au contraire JL Mélenchon insulte ses partenaires et se transforme en bateleur de plateaux télé, vitupérant et clamant « La République, c’est moi ». Dray pense qu’il aurait pu devenir « un grand dirigeant social-démocrate et honnêtement il était parti pour ». Il fait le chemin inverse : il vitupère et s’enferme. Comment comprendre.?

     Mélenchon arrive même à être infidèle à Léon Trotsky en trahissant son maître à penser. L’ennemi juré de Staline avait compris que sa révolution mondiale était une illusion. Dès 1934 il conseille à ses amis et adeptes de rejoindre les partis et syndicats réformistes rassemblant les masses ouvrières, non pour les détruire mais pour les imprégner du combat anti-capitaliste. Il suit la consigne et retrouvera ainsi certains camarades, dont Lionel Jospin et Jean-Christophe Cambadélis, tous deux Premiers Secrétaires du Parti socialiste et le premier longtemps Ministre puis Premier Ministre. Comme l’écrit Julien Dray, ceux-là furent des taupes et « quand on est une taupe, on ne rompt jamais et des liens s’entretiennent ». Mais ces deux-là deviennent de raisonnables sociaux-démocrates alors que Mélenchon se transforme et se comporte en stalinien même à l’intérieur de son mouvement. Pire, l’Insoumis est infidèle à Trotsky sur la question juive. Celui-ci fut en effet visionnaire sur la destruction des juifs d’Europe et sur le nazisme qui en est la source. Julien Dray est sévère sur cette dérive des actuels trotskistes qui suivent l’Insoumis. « Ils se sont éloignés de la lucidité de Léon Trotsky sur le sujet. Cette dérive est une rupture. Mélenchon en est le premier responsable en France ».

      Le triple candidat à l’élection présidentielle trahit donc encore une fois quand il s’agit d’antisémitisme. Est-il lui-même antisémite.? Pour l’instant il s’est montré suffisamment habile pour éviter les foudres de la loi. Mais Julien Dray rappelle cette déclaration qualifiant Pierre Moscovici, actuel Président de la Cour des Comptes : »Il ne pense pas français, il pense finance internationale ». On dirait entendre Edouard Drumont, l’auteur de « La France juive » au XIXème siècle. De même, il donne son commentaire du voyage effectué par Yaël Braun-Pivet, Présidente de l’Assemblée Nationale en Israël, en prétendant qu’elle campait à Tel-Aviv. Ce verbe a été utilisé dans un article du journal « Aspects de la France » du 2 juillet 1954, au lendemain de l’investiture de Pierre Mendès-France comme Président du Conseil : » Il est de tous les Mendès celui qui campe présentement entre Atlantique et Pyrénées ». J.Dray rappelle enfin le soutien qu’apporte JL Mélenchon aux associations et aux manifestations dans lesquelles on entend le slogan : « Du fleuve à la mer, Palestine vivra ». C’est-à-dire sans les juifs..Dray ne peut admettre et donc ne peut que s’éloigner de ce vieil ami.

     Mélenchon en arrive à trahir ce qui fut pourtant une de ses grandes convictions : l’universalisme français, issu de la révolution de 1789. Il lui préfère les communautarismes, cette addition des communautés d’origine, de genre, de religion en espérant qu’elles feront une addition de bulletins de vote dans les urnes. On comprend mieux pourquoi il refuse de qualifier le Hamas de mouvement terroriste pour ne fâcher personne dans les banlieues. Cette stratégie oblige à soutenir toute cause dès lors qu’elle est pro-palestinienne qu’il conjugue avec un anti-américanisme primaire et obsessionnel. 

     Un lecteur hostile à JL Mélenchon avant d’ouvrir le livre y trouvera une somme de faits et d’arguments qui le conforteront dans son opinion. Un lecteur bienveillant à l’égard de l’Insoumis sortira ébranlé dans sa conviction. Il aura la même interrogation que Julien Dray : comment cet homme à l’art oratoire talentueux, à la culture historique indéniable, au charisme attirant et aimantant a-t-il pu tourner le dos à ses années d’engagement dans une gauche qualifiée de réformiste.? A moins d’adhérer à la définition de ce parcours effectué par un homme au narcissisme puissant et mal maitrisé : » Il est passé d’un lambertisme dégénéré (donc d’un trotskisme sectaire) à une collaboration totale avec l’islamisme (donc avec l’idéologie des Frères musulmans) ». Ou encore cette terrible conclusion de l’auteur : » Cet homme est un immense gâchis pour la gauche qui peut désormais devenir un danger pour la France ».

     Julien Dray est un ami déçu et un citoyen inquiet. On rencontre dans l’ouvrage l’homme qui plonge ses racines et sa culture dans son histoire juive. Il nous dit que l’extrême-droite israélienne n’est pas un bon gouvernement pour Israël mais il nous dit aussi qu’Israêl est le seul refuge des juifs du monde après deux millénaires de persécutions, de progroms, d’expulsions, de confiscations, de discriminations et enfin d’exterminations. A ce titre et au-delà de la politique, c’est aussi un livre plein de cette émotion que transmet son auteur.

Bernard Poignant
12 mars 2025