Dans l’acte de voter il y a de nombreux déterminants. Leur étude fait le bonheur des politologues quand l’élection est passée. La situation sociale du travailleur, les convictions ou la tradition politique du citoyen issues de son héritage familial, l’environnement territorial de l’habitant s’il est en zone urbaine concentrée ou rurale éloignée voire isolée, les conditions de l’exercice du métier, les engagements associatifs et syndicaux, même le réseau amical, les peurs, les colères, les frustrations etc…etc…tout cela compte dans le choix final. Il existe une autre dimension que l’on cherche à cerner : les convictions et pratiques religieuses. C’est le cas pour les chrétiens surtout quand la question migratoire devient un des enjeux centraux du débat politique et électoral, à côté de la pauvreté et de la précarité toujours présentes dans notre société.

   Cette dimension religieuse revient par différents canaux au moment où la pratique liturgique, surtout catholique, a considérablement régressé dans notre société : peu de vocations sacerdotales et donc vieillissement du corps pastoral, déserts apostoliques pour le soin de l’âme comme il y a des déserts médicaux pour le soin des corps, églises peu fréquentées etc…D’où cette nouvelle volonté missionnaire. Ainsi le cardinal guinéen, Robert Sarah, archevêque de Conakry, est l’envoyé spécial du pape pour célébrer le 400ème anniversaire de l’apparition de la Mère de Marie à Sainte-Anne-d’Auray (Morbihan) au paysan breton Yves Nicolazic. Le 26 juillet 2025, il prononce une homélie très politique devant des milliers de personnes, la Bretagne n’ayant pas été choisie au hasard puisqu’il la qualifie de « Terre sacrée de l’Eglise ». Il lance un appel à « la reconquête spirituelle en France et en Occident » fustigeant les lois dites « sociétales ».Les médias sont restés indifférents au choix de ce cardinal par le pape, pourtant le plus conservateur du conclave qui l’a élu. Deux mois auparavant, le 28 mai 2025, Léon XIV adresse un message à la Conférence des évêques de France à l’occasion du centenaire de la canonisation de trois saints français : Jean Eudes, Jean-Marie Vianney, Thérèse de l’Enfant Jésus. Il y exprime le souhait que cet anniversaire « réveille l’espérance et suscite un nouvel élan missionnaire en France », évoquant aussi « la richesse de l’héritage chrétien français ». Même chose : indifférence des médias nationaux sauf sur la chaîne CNews, sans surprise..!! Pourtant ce message est repris partout où se retrouvent les catholiques de France.Il ressemble à une nouvelle croisade, cette fois tournée vers l’intérieur et non projetée vers l’extérieur comme au Moyen-âge.

   Sur le terrain politique, deux livres prolongent cet encouragement à « réévangéliser » la France. Celui de Philippe de Villiers, »Populicide », publié aux éditions Fayard, dans lequel il vante les clochers et les calvaires, se désole des mosquées qui s’installent et de l’islamisation qui progresse. Dans son entretien au Journal du Dimanche daté du 19 octobre 2025, il définit le peuple français comme un « peuple métaphysique « fondé à Reims en 496 et dans lequel coule dans les veines un filet de saint chrème ». Le second livre a pour auteur Éric Zemmour, intitulé » La messe n’est pas dite », publié lui aussi aux éditions Fayard. Pour l’auteur c’est « L’Eglise catholique qui, englobant les cultures romaine, teutonique et chrétienne, qui donna son unité à l’ensemble européen ». La perdre ou l’oublier, c’est sombrer. Il en découle le « grand remplacement », son thème central. L’européen blanc et chrétien est en passe d’être remplacé par l’étranger de couleur et de confession musulmane. Dans son entretien au magazine JDNews du 15 octobre 2025, il résume sa pensée : » La France sans le christianisme n’est plus la France ». L’héritier du catholicisme vendéen se retrouve avec l’héritier d’une famille de berbères juifs d’Algérie dans le même combat. Deux croisés du XXIème siècle..!!

   Nul ne songe à nier l’importance du christianisme en Europe pendant des siècles et toujours en ce début du XIXème siècle.Mais dans ces paroles et dans ces écrits, il manque deux références qui font la France, pas seulement celle de Clovis et de sa femme Clotilde. D’abord l’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, adopté le 26 août 1789 par l’Assemblée Constituante : » Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Phrase toujours présente dans notre Constitution. Elle a été condamnée par le pape Pie VI dans son Bref Adeo Nota du 23 avril 1791 qui condamnait en même temps la Constitution civile du clergé. Il voyait dans les principes de cette déclaration une remise en cause de l’autorité divine et de l’ordre social établi. Le pape Léon XIII se résoudra cependant à accepter le nouveau régime de la France. Par son encyclique « Au milieu des sollicitudes » publiée le 16 février 1892, il demande aux catholiques français d’accepter la République comme forme légitime de Gouvernement, tout en affirmant que les principes moraux et religieux du christianisme doivent guider la vie publique. Cette encyclique se résume en une phrase : » Il n’a pas de raison que la forme de gouvernement appelée République doive, par elle-même, être repoussée ». Cette acceptation prendra du temps. Ainsi en 1902, le Gouvernement d’Emile Combes (1902-1905) interdira aux prêtres de Bretagne de prêcher en breton. Dans cette région le clergé est le plus souvent monarchiste et hostile à la République.il condamne en chaire l’école laïque appelée « école du diable », menace les parents qui y conduisent leurs enfants, vilipende la République jugée anti-cléricale et anti-religieuse. Ceux qui continueront à prêcher en breton seront privés de leur traitement prévu par le Concordat signé le 15 juillet 1801 entre le pape Pie VII et le Premier Consul, Napoléon Bonaparte. Deuxième référence manquante, la loi de séparation des Églises et de l’Etat promulguée le 9 décembre 1905. Là encore tout est dit dans l’article premier : » La République assure la liberté de conscience ». Cette fois encore la loi a été condamnée par le pape Pie X dans l’encyclique Vehementer Nos du 11 février 1906. Les parlementaires catholiques ayant voté la loi ont été menacés d’excommunication par la Sacrée Pénitencerie en 1908, en application des peines canoniques existantes contre ceux qui attentaient au pouvoir de l’Eglise. Il faudra attendre le 7 décembre 1965 pour que le pape Paul VI publie la déclaration « Dignitatis Humanae » qui reconnaît le principe de la liberté religieuse pour tout être humain.Elle repose sur la dignité humaine de la personne et non sur la vérité d’une religion particulière. La déclaration maintient cependant que la plénitude de la vérité religieuse se trouve dans le christianisme.Ces deux phrases de 1789 et 1905 (au-delà de ces deux autres dates,1892 et 1965)sont des bases vitales de la Nation et le socle sur lequel est construite notre vie commune. Elles se veulent aussi un message au monde. Elles s’appliquent à toutes les migrations et à toutes les religions. Les deux mots « Égalité » et « Laïcité » sont les grands absents des militants et acteurs de cette cause renouvelée et de cette réévangélisation annoncée. « Égalité » entre les Français mais aussi avec les étrangers présents en France en situation régulière ou bénéficiant du droit d’asile. « Laïcité » car « La loi protège la foi tant que la foi ne prétend pas faire la loi » (Aristide Briand) et c’est vrai de toutes les religions. On a le droit d’être un nostalgique de l’Ancien Régime ou un croisé du nouveau siècle. Mais la France doit rester celle de la République..

   À cet égard, il faut se pencher sur les textes anciens ou récents qui ont un écho avec la question des migrations tant cette question est dominante dans toute l’Europe. Dans l’Ancien Testament, on lit dans le Lévitique : » Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Qui est ce prochain.? Il peut se traduire par compagnon, voisin voire concitoyen. Mais dans le Nouveau Testament, Jésus à élargi le sens du mot prochain qui devient « quiconque a besoin de toi », même s’il est étranger ou ton ennemi.! Prochain englobe donc étranger au moins par interprétation à défaut de traduction littérale. Car dans la perspective évangélique, le prochain inclut l’étranger parce que « tout humain devient proche ». Revenant au Lévitique, on trouve même un verset qui peut se traduire de l’hébreu par « tu aimeras l’étranger comme toi-même ». Ainsi dans un pays de grande pratique catholique, Les Philippines, en langue tagalog, on parle de « ton semblable humain » donc l’étranger aussi. Et dans la parabole du « bon samaritain », il s’agit de » toute personne envers qui tu exerces la miséricorde », même un étranger..!!

   Si on est imprégné de ces textes sacrés, si on cherche à leur être fidèle, si on fait de cette morale de générosité le sens de sa vie, quel choix faire dans le secret de l’isoloir.? Comment arbitrer entre le citoyen exaspéré par un environnement d’étrangers et le paroissien bienveillant pour les accueillir.? Un peu comme le socialiste généreux quand il s’oppose mais qui l’est moins quand il gouverne. Car on sait depuis la formule de l’écrivain irlandais George Bernard Shaw (1856-1950), prix Nobel de littérature en 1925, que « le socialisme est la religion de ceux qui n’en ont pas ». La conclusion s’impose : un fidèle du christianisme ne peut pas opter pour des personnalités qui font de l’étranger non son prochain mais son adversaire et dont la présence est insupportable, en France comme dans d’autres pays.

   Le Pape Léon XIV vient de se référer à ces textes des deux Testaments dans son Exhortation apostolique du 4 octobre 2025 sur l’amour envers les pauvres. Elle est intitulée « Dilexi Te », expression latine qui veut dire « Je t’ai aimé ». C’est le premier message de son pontificat. Il se place sous la protection de Saint François d’Assise et va nourrir les propos des prêtres auprès de 1,4 milliards de catholiques du monde. C’est l’intérêt d’en prendre connaissance. Une partie s’intitule « Accompagner les migrants ». On y trouve quelques phrases qui valent d’être lues autant que les programmes électoraux. Le Pape rappelle que Abraham, Moïse, Marie et Joseph avec leur enfant ont été des migrants qui ne savaient pas où aller. Il évoque pour exemple un prélat et une religieuse italiens : Jean-Baptiste Scalabrini (1839-1905) et Françoise-Xavière Cabrini (1850-1917). Tous deux ont accompagné les migrants italiens sur le continent américain.

   Fort de ces deux exemples, le texte pontifical donne les quatre verbes qui doivent guider les politiques migratoires : accueillir, protéger, promouvoir, intégrer. Il rappelle ce qu’écrivait son prédécesseur, François, le 5 août 2013, dans son « Message pour la 100ème journée mondiale du Migrant et du Réfugié » :

   « Tout être humain est enfant de Dieu.! L’image du Christ est imprimée en lui.! Il s’agit alors de voir, nous d’abord, et d’aider ensuite les autres à voir, dans le migrant et le réfugié, non pas seulement un problème à affronter, mais un frère et une sœur à accueillir, à respecter et à aimer. C’est une occasion que la Providence nous offre pour contribuer à la construction d’une société plus juste, une démocratie plus accomplie, un pays plus solidaire, un monde plus fraternel et une communauté chrétienne plus ouverte.. »

   Dans la République française, la laïcité est un ciment précieux qui respecte la liberté de conscience de chacun mais la laïcité n’est pas l’indifférence ou l’hostilité à la question spirituelle. « Je crois aux forces de l’esprit » a dit François Mitterrand aux Français. Après lecture de ces textes, qui et comment choisir quand vient le temps de l’élection.? La vie de chacun contient une multitude de contradictions. La responsabilité consiste à les assumer et à les dépasser dans le respect de ces principes et de la foi pour les croyants.

Bernard Poignant n’a in

Bernard Poignant
11 septembre 2026