Il aura suffi d’un virus inconnu, au nom bizarre, pour confiner près de 5 milliards d’êtres humains sur la planète et en tuer, en quelques semaines, plusieurs centaines de milliers. Et en plus c’est un virus tout ce qu’il y a de plus naturel.
Il aura suffi de ce rôdeur insaisissable pour mettre en cause le système dit ultra ou néo-libéral et faire revenir l’Etat au centre du jeu, jusqu’à prédire la fin des échanges mondiaux. Tout cela dans les mots pour l’instant.
Aujourd’hui, en France, l’Etat paie, subventionne, aide, cautionne, garantit, emprunte. Les digues des traités européens ont sauté, qu’il s’agisse des 3% de déficits publics ou des aides d’Etat aux entreprises. Les 60% d’endettement autorisés sont oubliés depuis bien longtemps.
L’Etat paie le chômage partiel (appelé travail partiel en Allemagne, c’est plus exact ) pour plus de 11 millions de travailleurs du secteur privé, les agents publics et les retraités voyant leurs revenus préservés. Il se prive de recettes fiscales, insuffle de l’argent chez Air France et bientôt à la Sncf, accorde des subventions aux TPE et PME. En réalité l’Etat ne paie pas avec ses propres ressources. Il paie avec les emprunts qu’il fait. Au 31 mars 2020 la dette négociable de l’Etat s’élevait à 1 872 738 007 828 euros sans compter celle des collectivités locales et de la sécurité sociale. Heureusement qu’il bénéficie de taux soit nuls, soit négatifs (-0,04% au 30 avril 2020).
D’où vient donc tout cet argent.? Pas d’un coffre-fort caché aux Français. Il est temps de sortir de cette illusion. En tous cas, il faudra bien le rembourser un de ces jours. Le monde ne manque pas de ressources financières mais elles sont privées. La France a donc ses prêteurs. Parmi eux les fonds souverains, c’est-à-dire gérés directement par des Etats. Leur argent est d’origine pétrolière pour 50% et provient des excédents commerciaux asiatiques pour 40%. On estime la somme dont ils disposent à plus de 37000 milliards de dollars US. Les plus importants sont ceux d’Arabie saoudite, du Koweït, duQatar, d’Abou Dhabi, de Singapour, de Chine, de Norvège (900 milliards à lui tout seul pour ce dernier). Ils ne rechignent pas à prêter à la France car sa signature est solide, c’est-à-dire le remboursement assuré. Ils sont comme tout le monde. Ils n’ont pas envie de perdre leur mise.
La France peut aussi compter sur l’argent des Fonds de pension du monde entier qui rassemblent au total près de 25000 milliards de dollars US. C’est de l’épargne, donc des économies mises de côté en attendant la retraite pour les personnes qui ont mis là leur argent. Ce système par capitalisation est rejeté par les Français qui lui préfèrent la répartition décidée par une loi du Gouvernement de Vichy en date du 15 mars 1941. Elle n’a été remise en cause ni par le Conseil National de la Résistance ni par le Gouvernement de la Libération. En raccourci, la cotisation des actifs en janvier paie la pension des retraités de février. L’argent tourne vite mais, du coup, il n’est pas épargné. Ces Fonds sont très nombreux. Les 300 plus gros représentent plus de 14000 milliards de dollars US. Le plus important est le fonds de pension japonais, créé en 1954, qui assure la retraite des fonctionnaires du pays, gère 1200 milliards d’euros et ainsi couvre une grande partie de la dette japonaise. On peut aussi citer le Fond CALPERS pour les employés de la fonction publique de Californie et les enseignants de l’Etat américain. Au total : 625 milliards de dollars US.
Il existe aussi le Fonds de pension des veuves écossaises, créé en 1815 pour assurer la subsistance des femmes écossaises ayant prématurément perdu leur époux à la suite des guerres napoléoniennes. Il a bien changé depuis. Son nom actuel : Scottish Widows. Il gère l’épargne de 1500000 de personnes, de toutes nationalités. Ils retrouveront cette épargne au moment de leur retraite, soit en capital d’un seul coup, soit en rente mois par mois.
Ces Fonds ne cherchent pas obligatoirement à spéculer. Ils veulent un placement sûr, une croissance stable, une garantie pour les revenus futurs des retraités.
Un exemple de société de gestion d’actifs, la plus grosse du monde, où cette épargne se retrouve et à qui elle est confiée : BlackRock qui gère 6300 milliards d’euros dans le monde entier, dont 25 milliards pour des clients français. Le projet de réforme des retraites l’a fait connaître en France…!!!Mais il y en a d’autres et le numéro un européen est français : Amundi qui émane du Crédit agricole pour 1430 milliards d’euros et pas loin derrière AXA IM pour 757 milliards.
Vient enfin l’épargne des Français, surtout leurs assurances-vie qui répondent aux emprunts émis par Bercy. Mais pour une part modeste au total, autour du tiers de l’ensemble de notre dette. Par conséquent n’ayant ni fonds souverains (ou alors un peu la Caisse des dépôts) ni fonds de pension, nos prêteurs sont essentiellement des non-résidents. Notre dette est donc entre les mains des étrangers. Voilà une relocalisation dont personne ne parle. En résumé on pourrait dire : le traitement du fonctionnaire français est en partie assuré par l’épargne du fonctionnaire californien : drôle d’internationalisme.
La crise sanitaire passée, cette question de la dette à rembourser reviendra. Lénine disait : « les faits sont têtus ». Les chiffres aussi. Quelque soit le sort des urnes en 2022, quelque soit le candidat élu ou réélu, le Président aura ce dossier sur son bureau. La CFDT a commandé un sondage à l’Institut Kandar, publié par le Monde daté du samedi 2 mai 2020. Une question était soumise aux sondés : « Pour faire face à la forte augmentation de la dette, quelle mesure vous semble acceptable ? ». Réponses sans surprise. D’abord rétablir une contribution sur les plus riches pour 87%. Même si l’ISF et la flat tax sont remis au niveau de 2017, ce sera un geste de solidarité appréciable, mais une goutte d’eau dans l’immensité des centaines de milliards. Ensuite diminuer les dépenses publiques pour 77%. Mais le même pourcentage demande des moyens supplémentaires pour l’hôpital, l’éducation, les services de sécurité etc..etc..Enfin augmenter l’impôt sur le revenu pour 24% seulement. Le sondage révèle, s’il le fallait encore, la maladie schizophrène française contre laquelle il n’y a pas de vaccin.
Comment rembourser alors.? Il y a bien la croissance qui fait rentrer les recettes fiscales mais elle ne sera pas de 5 à 6% chaque année comme du temps des Trente glorieuses de 1945 à 1975. Pour cela il faudra un redémarrage rapide de l’économie et c’est pas gagné d’avance. Déjà un taux de croissance de 1 à 1,5% est vu aujourd’hui comme un beau résultat. De plus des forces politiques, en France et en Europe, prônent désormais la décroissance, quand ce n’est pas le repli sur soi, peu propice à croître.
Annuler les dettes comme on l’entend à l’extrême-gauche n’est pas faisable. C’est faire peu de cas de l’épargne des Français qui a servi à prêter et aucun fond ne voudra plus répondre à nos futurs emprunts. On fera comment pour payer nos fonctionnaires toute l’année.
Augmenter les impôts n’aura pas l’agrément des Français, sauf à se limiter aux riches. Mais à quel niveau mets-on la richesse.? Arnault, Pinault, Bolloré, Bettencourt...ne peuvent pas tout règler.
Tant que les taux d’intérêt resteront bas, çà peut tenir un bon moment. Mais resteront-ils toujours bas.? Un Gouvernement doit prévoir loin. C’est ce qu’on lui demande et reproche en ce moment pour les masques. Il faut en faire autant pour les dettes. Aujourd’hui les banques centrales achètent de la dette publique pour que les taux restent bas. En fait ils remplacent la dette par de la monnaie. Elles font fonctionner la fameuse planche à billets. C’est ce qu’a fait la Banque Centrale Européenne par un achat de titres de 750 milliards d’euros pour les nouvelles dettes émises. Mais là aussi attention : si on crée trop de monnaie pour financer les déficits, l’inflation repointera le bout de son nez. L’Allemagne veillera à l’empêcher car elle conserve dans ses gênes historiques la mémoire des années 1920 et cette inflation monstrueuse qui a contribué à la montée du nazisme en multipliant le nombre de pauvres. Si les socialistes sont fidèles à eux-mêmes ils combattront cette solution. Pierre Bérégovoy disait que c’était « un impôt sur les pauvres « 1984 ), Pierre Mendès-France « ce qui est inflationniste est anti-ouvrier » (1949 ), Michel Rocard « l’inflation est un cancer redoutable qui ronge petit à petit les fondements sociaux de nos pays » ( 1981 ). C’est le Gouvernement de Pierre Mauroy qui, dans la douleur, a tué l’inflation, d’abord en juin 1982 puis en mars 1983.
Il faut donc espérer une croissance forte, des taux d’intérêt faibles, si on ne veut ni prélèvements supplémentaires ni inflation, sachant que la dette ne peut être annulée. Sacré challenge.! Nicolas Sarkozy, en cinq ans, a fait passer la dette de 65% de notre richesse nationale produite chaque année (le fameux PIB) à 93%. François Hollande l’a freinée mais elle est quand même passée de 93 à 98%, sans politique d’austérité mais avec rigueur. Il faut rappeler ce qu’est une politique d’austérité, vécue par les Grecs, les Espagnols, les Italiens et quelques autres : le traitement des fonctionnaires est diminué, le montant des pensions est réduit, les prestations sociales sont amputées. C’est Pierre Laval en 1935. Le PS et François Hollande dans le dernier quinquennat n’ont jamais mené, ni prôné cette politique. Aujourd’hui la dette atteint les 100% et il est prévu 115% en fin d’année et peut-être plus au-delà.
Que va dire et faire le Parti socialiste dans ce contexte.? On peut supposer qu’il souhaite toujours gouverner la France et non se contenter de protester. Les communistes et les insoumis s’en chargent très bien. Mais le communisme n’est pas un avenir et l’insoumission n’est pas un projet. Le Parti socialiste doit s’affirmer par lui-même. Il ne doit pas hésiter à mener des confrontations idéologiques comme il l’a fait dans le passé. Il a été un acteur dans la lutte contre le cléricalisme, pour la raison plutôt que le dogme, pour les Lumières contre l’obscurantisme. Le concile Vatican II lui aura donné raison..!! Il a vu juste sur la dérive totalitaire du communisme que les peuples ont réjété avec ce symbole de la chute du Mur de Berlin en novembre 1989. Aujourd’hui il doit comprendre l’écologie mais refuser sa tentation fondamentaliste, la décroissance générale comme la démondialisation, accepter la souveraineté mais refuser le nationalisme, se protéger mais pas s’isoler, poursuivre l’Europe et non s’enfermer. Dans certains cercles écologiques, on entend dire que le virus est un ultimatum envoyé par la Nature, ainsi déifiée, pour expier nos péchés environnementaux. Il faut refuser haut et fort l’écologie pénitentielle. En 1940 on a déjà entendu « nous payons le prix de nos fautes « et « la terre, elle, ne ment pas ».
Dans ce nouveau contexte sanitaire, financier, idéologique, le Parti socialiste ne doit pas tarder à penser ses orientations présidentielles. Car l’anti-Macron en se levant le matin ne fait pas une politique le lendemain en se couchant. En 50 ans, depuis le congrès d’Epinay de juin 1971, le PS a connu et conduit trois grandes alternances : 1981,1997,2012. Il faut laisser de côté la victoire de 1988 qui doit beaucoup à la cohabitation. Le programme de 1981 vient de loin : du « Changer la vie » d’avril 1972, du programme commun de la Gauche de juin 1972, du projet socialiste de 1980. Il aura fallu 10 ans pour y arriver. La victoire autour de Lionel Jospin en 1997 a été préparée quelques années auparavant, anticipée par les « Assises de la transformation sociale » lancées par Michel Rocard en 1994. Dès que L.Jospin reprend le Premier Secrétariat en octobre 1995, il lance la préparation des élections législatives de mars 1998 sans attendre. Elles auront lieu en mai 1997, J.Chirac ayant dissous l’Assemblée Natioinale. Mais le PS était prêt pour sa stratégie (les Assises annonçaient la Gauche plurielle) et pour son programme. Quant à celui qui devait conduire cette élection, il allait de soi. François Hollande quitte le Premier Secrétariat en novembre 2008. Il commence son parcours présidentiel le 27 juin 2009, en réunissant quelques amis à Lorient. Trois ans avant la victoire du 6 mai 2O12. Au passage, ces trois vainqueurs sont des Premiers Secrétaires de longue durée : 10 ans pour Mitterrand,9 pour Jospin (en deux fois,7+2),11 pour Hollande. A ce niveau on ne s’improvise pas. Il y en a qui feraient bien de regarder cela de près.
De mon côté, je ne participe à aucune instance du PS, à aucun think thank, à aucun club qui s’en réclame. Je n’ai plus de mandat et ne cherche pas à en avoir. Quand le PS s’avancera pour 2022, je voudrais retrouver trois mots, recouvrant trois principes, puis les propositions qui les nourrissent :
La vérité pour les Français, sur l’état de notre économie, de notre société, des comptes publics et donc de notre dette qui interdit toute démagogie. C’est difficile parce que les citoyens ont une grande méfiance de la parole politique mais il ne faut pas renoncer.
L’effort qu’il ne faudra pas cacher en promettant la lune ou le grand soir merveilleux. On ne passera pas de l’ombre à la lumière (Jack Lang 1981). Tout le monde sera sollicité, les plus aisés d’abord, mais il y en aura d’autres.
La justice, maître-mot de la gauche et des socialistes dans leur histoire. C’est difficile de construire une politique juste, car chacun pense qu’elle ne doit pas le toucher. Mais il faudra oser et ne pas raser les murs.
Vérité, effort, justice...c’est du Mendès-France et du Rocard. Mais pour gagner il faut du Mitterrand et du Hollande. Il faut marier les deux. Certains diront que c’est trop pessimiste, peu emballant, manquant de rêve et d’utopie. Celle-ci ne doit pas rimer avec illusion. C’est vrai que la démagogie est une tentation, mais en cas de victoire elle sème la déception.
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