« La meilleure façon de servir la République est de redonner force et tenue au langage ». Dans les « Carnets inédits 1987-2020 », récemment publiés dans la collection « Bouquins », Jacques Julliard rappelle opportunément cette phrase du poète Francis Ponge quand il parle de Malherbe. Il pouvait ajouter celle d’Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

   C’est ce qui arrive au mot « citoyen », désormais employé à toutes les sauces, sans souci de sa définition et de son histoire, accolé sans précaution à toutes les situations. Il faut revenir à sa définition exacte : est citoyen celui ou celle qui bénéficie des droits civiques et politiques, c’est-à-dire du droit de vote et d’éligibilité. Ni plus, ni moins.! Le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey l’écrit à sa façon : « Un citoyen est un membre d’une communauté politique organisée ». Remontant plus avant dans le temps, la Déclaration du 26 août 1789 concerne les Droits de l’Homme auxquels sont associés ceux du Citoyen, la seule dans le monde à l’avoir fait. Son article 6 le précise clairement : « Tous les citoyens ont droit de concourir, personnellement ou par leurs représentants, à la formation de la loi ». Dit autrement : pour faire la loi, il faut d’abord être citoyen. La première législation prolonge concrètement cette définition. Dans le décret du 22 décembre 1789, elle indique la première qualité à remplir pour être citoyen actif : « Etre Français ou devenu Français ». 0n ne peut donc pas utiliser ce mot à tort et à travers. Il renvoie directement à la politique et à l’élaboration de la loi. Ajoutons que pendant la Révolution française, on s’appellera citoyens et citoyennes, sans écriture inclusive (!), à la place de Monsieur, Madame, Messire, Monseigneur, précisément parce que la légitimité est passée du droit divin au droit du peuple..!! Les résidents de nationalité étrangère peuvent bénéficier de tous les droits sociaux, doivent se plier à nos lois, ont les mêmes libertés que les nationaux mais ils ne sont pas citoyens français. Il ne faut donc pas utiliser ce mot n’importe comment. C’est ce qui lui arrive depuis plusieurs mois. J’en donne ci-dessous plusieurs exemples tirés d’une lecture ou d’une écoute attentives de la presse sur les six derniers mois. Ils sont référencés pour chaque organe de presse.

   Ainsi je découvre une phrase dans la bouche du PDG de la Générale du Granit (Ouest-France du 7.12.20...OF pour la suite). Il défend ce produit répandu en Bretagne et plaide pour que soit donnée « la préférence à une production française.Le client doit exiger un granit citoyen ». J’ai donc imaginer que toutes les roches de France et du monde pouvaient désormais devenir citoyennes, le calcaire, l’ardoise, le marbre, la lave...ou comment faire un citoyen avec un caillou. On comprend son intention mais l’adjectif est inapproprié.

   Lundi 25 janvier 2021, Barbara Pompili, Ministre de la Transition écologique, visite en Anjou le « premier parc éolien citoyen » (OF du 26.01.2021). En réalité,370 habitants sont devenus actionnaires de ce projet. Même chose à Édern, commune du Finistère (OF du 26.02.2021) où est annoncée l’installation d’un « parc éolien citoyen », à l’initiative d’agriculteurs. Bonne idée mais Eole, le dieu du vent, n’a rien à voir avec la citoyenneté. Il suffit de dire que des habitants, citoyens ou pas, se sont réunis pour mettre en commun leur argent afin de réaliser ce projet.

   On retrouve la même expression pour la « ferme citoyenne » créée il y a 25 ans dans le Morbihan (OF des 6-7.03.2020). 170 personnes ont réuni en 1997 450000 francs pour l’acquisition de cette ferme. Ça marche et c’est très bien. Ces fermes, dites « citoyennes » sont dans les faits des GFA (Groupement Foncier Agricole) ou des SCI (Société Civile Immobilière). Il s’agit par conséquent d’un mode de propriété et non d’une forme de citoyenneté.

   Le même scénario se retrouve dans le département de l’Ariège. Il s’agit de l’Association « Terres citoyennes albigeoises » présentée sur FR3 dans son émission « Initiatives citoyennes » le 24.12.2020 à 19h. Elle vante les mérites d’une entreprise agricole qui s’est dévéloppée dans ce département grâce à de « l’épargne citoyenne « . Tout est citoyen, la terre comme l’argent..!!

   Il faut ajouter les « apéros citoyens » organisés à Paris dans une propriété squattée appartenant au restaurant « Petit Cambodge », tristement célèbre depuis les attentats du 13 novembre 2015. C’est le pastis ou la bière érigés en citoyens (OF du 3.01.2021)

   Si je puis dire, il y a le bouquet.! En effet, une entreprise de jardinerie « Botanic » vient d’inventer « les nouveaux pots de fleurs citoyens » fabriqués à partir de pots recyclés (Europe1 le 12.03.2021). A la recherche de scoops, la radio s’est fait un plaisir de présenter cette initiative, qui a, en plus le mérite de contribuer à sauver la planète, a commenté sans rire le journaliste…!!!

   Il n’y a pas que le granit, le vent, la ferme, les pots de fleurs qui ont l’honneur de recevoir leur carte de citoyenneté, l’alimentation revêt aussi le manteau citoyen. Un portrait du conteur gastronomique de l’île de Groix (Lucien Gourong), homme de qualité et de générosité, récemment décédé, a été réalisé par le Télégramme (Le Télégramme du 2.12.2020..LT pour la suite). Le conteur déclare : « Bien manger est un acte citoyen. C’est un moyen de lutter ». Sans dire pourquoi, on imagine qu’il s’agit de lutter contre la faim.! Manger est surtout une nécessité biologique, un plaisir gustatif, une occasion de rencontres familiales, amicales ou professionnelles. Il n’y a rien de citoyen à apprécier un bon gigot accompagné d’un bon Bordeaux. Il faut seulement pouvoir se les offrir.

   Le Ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, en rajoute de son côté (OF du 13.12.2020). Il plaide pour les produits de notre agriculture et personne ne lui donnera tort. Il répond à un journaliste qui le questionne sur le « patriotisme gastronomique », selon son expression. Le Ministre lui répond : « Tout acte de consommation est un acte citoyen ». Concernant le journaliste, associer patriotisme et gastronomie va faire se retourner dans leur tombe les poilus de 14, les résistants et déportés de 40, les bidasses des Aurès des années 50. Concernant le Ministre, il faut lui rappeler que consommer est un acte économique, de nécessité ou de plaisir, que manger est juste une obligation pour vivre ou survivre. La citoyenneté n’a pas grand chose à voir là-dedans.

   Il y a d’ailleurs des positions différentes. Une entreprise luttant contre le sur-poids et l’obésité, est très présente dans les publicités à la télévision : « commej’aime.fr ». Sur FR3 le 21.12.2020 à 18h30, elle s’affiche comme » entreprise citoyenne », en donnant son explication : elle paie ses impôts en France. Même les étrangers les paient, sans qu’ils soient citoyens. Bien manger, mieux manger, moins manger, cela regarde chacun et surtout ses moyens. Laissons de côté la citoyenneté.

   Il n’empêche, l’alimentation a un grand succès « citoyen ». La Fédération des jeunes chambres économiques de Bretagne a décidé d’organiser ce qu’elle appelle des « after-citoyens en ligne, sur le thème du bien manger et du consommer local (LT du 23.09.20). Elle fait appel à « l’ensemble des citoyens intéressés » pour se joindre à ce projet. En d’autres temps, elle aurait fait appel aux personnes intéressées, citoyens ou pas, sans plus..

   Il n’y a pas que les entreprises agricoles ou autres qui sont citoyennes, les banques aussi. C’est ainsi que se présente la Banque postale (Le Monde du 22.09.2020). Dans sa publicité d’une page entière, elle se définit « banque et citoyenne » avec un slogan : « Vous avez le droit à une relance citoyenne ». Une relance est d’abord économique avec des objectifs sociaux. Il est vrai que l’on parle aussi de « finance citoyenne », même si elle n’a toujours pas de nom, de voix, de visage..!! Le maniement de l’argent n’a rien de citoyen. C’est le sang nécessaire à l’économie et un besoin pour chacun. Encore un effort et le Medef parlera de « capitalisme citoyen ».

   Dans un autre registre, apparaissent depuis 2017 et l’accession à la Présidence de la République d’Emmanuel Macron, plusieurs organismes dénommés « citoyens ». C’est sympathique, ça part d’un bon sentiment ou d’un malin calcul, mais ils méritent un brin d’analyse critique. Formes de démocratie participative, il ne faudrait pas qu’ils contribuent à éloigner précisément les citoyens de la démocratie représentative ou à les mettre sur le même plan.J’avoue sur ce terrain être plutôt un « conservateur institutionnel ».

   Le plus connu est la « Commission citoyenne pour le climat »Ses 150 membres ont été tirés au sort, ont travaillé guidés par des experts triés sur le volet, se sont réunis sans publicité, exigeant que leurs conclusions soient reprises dans la loi telles quelles sans discussion, oubliant qu’il existe un Parlement constitué lui aussi de citoyens légitimés par le suffrage universel.. Une commission citoyenne contre les discriminations a ensuite été installée. Puis est venue la commission citoyenne pour accompagner la campagne vaccinale et réduire les craintes des Français. Elle rassemble 18 femmes et 17 hommes choisis par tirage au sort selon des critères d’âge, de genre, de région, de niveau de diplôme, de catégorie socio-professionnelle et de type d’habitation. Personne de nos trois académies, de médecine, de sciences, de technologies, les parlementaires évidemment absents. Le délégué du mouvement En Marche a défendu ce collectif critiqué dès le départ : « Ce sera une sorte de thermomètre citoyen » (Le Monde du 6.01.2021)...Même le thermomètre..

   La ville de Rennes s’y est mis à son tour. Elle a installé une mission dite 5G pour proposer les conditions d’implantation à respecter pour accepter ce réseau (LT du 22.03.2021). Elle est composée de « 20 citoyens et de 20 élus ». Mais ces 20 derniers sont autant citoyens que les premiers. Espérons que les habitants de Rennes les connaissent, que leurs délibérations ont été publiques comme la loi l’oblige pour toutes les assemblées.

   Déjà lors des élections municipales du printemps 2020, des « listes citoyennes » se sont déclarées, des « candidats citoyens » ont été présentés. Il était alors de bon goût et de bonne tactique électorale de récuser tout engagement politique. A mon sens, c’est dangereux de mépriser l’appartenance à une formation politique et de décourager d’y adhérer. C’est méconnaître l’article 4 de notre Constitution : « Les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie ». Difficile d’être plus clair.

   Pour couronner le tout, on vient de lire (Journal du Dimanche du 14.03.2021) la proposition d’un collectif européen (aucun nom n’est publié) souhaitant la mise en place d’une « Assemblée citoyenne européenne ». Ses membres seraient » tirés au sort et représentatifs de la diversité de la société ». Son but : « Aller au-delà des divisions partisanes, des intérêts particuliers et des nationalités ». Ce collectif rassemble sans doute des hommes et des femmes de bonne volonté et de sincère conviction. Mais sait-il qu’il existe un Parlement, composé de citoyens, élus au suffrage universel direct et les candidatures sont libres pour y accéder…

   À la longue, on finirait par croire que le mot « citoyen », pur et sincère, devienne une arme anti-parlementaire, un outil anti-élus, contribuant ainsi et malgré lui à saper la légitimité issue du suffrage universel, une base essentielle de nos démocraties libérales. Qu’y-a-t-il donc derrière cet usage exagéré du mot « citoyen ».? Je me souviens des mots anciens : la « base ». C’était au moins un mot qui se voulait collectif. Je me souviens de l’expression « assemblée générale ». On allait aux AG avec un esprit collectif. Si le « citoyen »peut être tiré au sort selon de multiples critères, sauf celui de ses opinions et pour n’importe lequel dossier ou problème, il n’est alors qu’un individu ne représentant que lui-même. Comme aimait le dire Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle de 2007 : « Chaque citoyen est l’expert de lui-même ». Comment, dans ces conditions, respecter la notion même de représentant du peuple. On passe vite à l’anti-élites et pas seulement sur le plan politique. Alors que toute société a besoin de dégager une élite dans tous les domaines. La politique consiste à éviter qu’elle se reproduise sur elle-même. Elle doit être puisée dans le peuple et chacun doit pouvoir y accéder à égalité avec les autres, sinon cela devient une rente.

   Un dernier exemple parmi tant d’autres : l’interview de la comédienne Camélia Jordanna (Le Parisien du 7.10.2020). Ses intentions sont généreuses mais elle tient à préciser : « Mon engagement est citoyen, pas politique ». Comment peut-on distinguer l’engagement dans la cité, racine du mot citoyen, de l’engagement politique dont la racine est la « polis » en grec. Les deux se rejoignent. Elle veut évidemment dire : je suis d’autant plus sincère que je n’appartiens à aucun parti. Sait-elle que le despotisme suppose qu’il n’y ait plus de partis, ou alors un seul..?? On peut être sincère, généreux, désintéressé tout en étant membre d’un parti poilitique.

   La liste des expressions auxquelles est accolé l’adjectif « citoyen » pourrait s’allonger. « Vacciner est un acte citoyen » (JDD du 20.09.2020), c’est surtout un acte sanitaire pour soi et solidaire pour les autres. « L’Université citoyenne en santé publique » oublie que l’Université n’a pas besoin d’adjectif puisque qu’elle est par elle-même universelle (LT du 15.12.2020). Le « journalisme citoyen » est associé à la journaliste chinoise condamnée à de la prison mais le journalisme demande seulement de la vérité et de l’honnêteté, à défaut d’objectivité (France2 du 28.12.2020 au JT de 20h). Puis viennent « la battue citoyenne » pour retrouver une femme disparue dans le département du Tarn (Franceinfo télé du 23.12.2020), la « réserve citoyenne « de la mairie de Saint-Brieuc (OF du 26.01.21), les « citoyens électro-sensibles » hostiles à la 5G (LT du 23.02.2021), les « observateurs citoyens » présents à l’émission « L’instant politique » (Franceinfo télé du 3.03.2021)...sans oublier les multiples « mouvements citoyens » qui se constituent pour s’opposer à tel ou tel projet local ou national. Ils ont remplacé dans le langage les comités de défense. C’est plus cool de s’appeler « citoyens ».

   Enfin, le Gouvernement n’a pas voulu être en reste et s’y est mis lui aussi avec son dernier slogan pour lutter contre la diffusion du virus Covid-19 : « Dedans avec les miens, dehors avec les citoyens »…

   Là où je trouve le mot le mieux placé, c’est quand les Français chantent : « Aux armes, citoyens »…!!

Bernard Poignant
24 octobre 2026