Il y a des sondages qui passent inaperçus. . Il en va ainsi du sondage de la société OpinionWay commandé par le Centre de Recherches politiques de Sciences Po Paris réalisé entre le 8 et le 29 janvier 2024. Deux chiffres attirent l’attention : 23% des sondés sont favorables à ce que l’armée dirige le pays et 43% estiment que moins de démocratie permettrait plus d’efficacité…!!!
A regarder de près l’histoire de la France, ces deux derniers chiffres ne doivent pas surprendre. A chaque fois que la France a connu des secousses révolutionnaires, vécu des violences tragiques, traversé des crises majeures, subi des traumatismes craignant pour l’unité de la Nation, beaucoup de Français se sont tournés vers l’armée, à la fois pour que l’ordre revienne et que l’unité soit retrouvée.
Après la décennie révolutionnaire 1789-1799, la France se confie à un général, Bonaparte, bientôt Napoléon 1er, conquérant et vainqueur de batailles glorieuses mais meurtriéres, mais homme d’ordre et d’autorité. Son épopée, mal finie à Waterloo, alimentera la nostalgie de plusieurs générations. Son neveu, capitaine d’artillerie en 1831, séduira les Français qui en feront le premier Président de la république élu au suffrage universel le 10 décembre 1848. Après les journées sanglantes de juin de cette année, la population recherche ordre et apaisement. Il deviendra Napoléon III. Même les débuts de la IIIème République n’échapperont pas à ce choix militaire. Le Maréchal Mac Mahon sera Président de la République en 1873, deux ans après la Commune de Paris qu’il réprima durement.
D’autres officiers de haut rang ont été encouragés à prendre le pouvoir en des temps difficiles. D’abord le général Boulanger dans les années 1886-1889. La France traverse la « Grande dépression » et aspire à la Revanche pour reprendre l’Alsace-Lorraine. Velléitaire il renoncera à marcher sur l’Elysée.Ensuite le colonel De La Rocque connaîtra dans les années 1930 un engouement qui devait le porter au pouvoir au cœur de la « Grande crise » et au milieu de scandales. Il refusera d’envahir le Palais-Bourbon le 6 février 1934 et la victoire du Front Populaire en 1936 lui coupera les ailes.
L’effondrement de 1940 amène un Maréchal, Philippe Pétain, au gouvernement. Il est largement soutenu par les Français et le restera même longtemps par une partie des Français avant de terminer dans un prétoire. En 1944, c’est un général de brigade, De Gaulle, qui rétablit la République autour d’un gouvernement d’Union nationale. Il sera à nouveau appelé en 1958 pour mettre un terme à la guerre d’Algérie. Il devra faire face à un projet de coup d’Etat en avril 1961 menée par quatre généraux. Il mobilisera les Français pour défendre le régime républicain et se présentera à la télévision revêtu de son uniforme militaire pour incarner l’ordre. Comme en mai 1968 c’est vers le général Massu, commandant des forces-armées en Allemagne, qu’il se tournera en se rendant à Baden-Baden afin de s’assurer du concours de l’armée en cas de crise insurrectionnelle.
Même pour 2022, un autre général a attiré l’attention des Français. L’ancien Chef d’Etat-Major des armées, Pierre de Villiers, a séduit 20% des Français qui s’apprêteraient à lui donner leur suffrage selon un sondage de l’Ifop de novembre 2020. Enfin, dans l’entretien donné par François Bayrou à Paris-Match ( No du 15 au 21 février 2024 ), le journaliste lui demande quel ministère l’intéresserait. Il répond : « Les Armées. Je considère que, dans la nation, c’est l’armée aujourd’hui qui assure le mieux ».
Le sondage OpinionWay n’est donc pas une surprise. La France est une démocratie et une terre de libertés qui aspire de temps à autre à un pouvoir autoritaire l’amenant à regarder vers l’armée. Rien à voir avec le royaume britannique ou la République américaine. Aucun officier de nos jours ne songe à rejouer cette histoire. Mais pointe déjà la nostalgie du service militaire et le regret de sa suspension en 1997 car il était avec l’école de la république un creuset d’unité de la Nation.
1 commentaire
Etrange peuple que le nôtre… Rebelle, certes mais qui aime à la fois l’ordre et le… désordre.
Assez proche de nous, mai 68 est là pour nous le rappeler.
Etrange peuple en effet. C’est bien De Gaulle, un militaire justement, qui disait de lui :
« Ce français, qui met dans son esprit tant d’ordre, et si peu dans ses actes, ce logicien qui doute de tout, ce laborieux nonchalant, ce casanier qui colonise, ce fervent d’alexandrin, de l’habit de queue, qui pousse la chanson, se débraille et salit les pelouses, ce Colbert collègue de Louvois, ce jacobin qui crie « vive l’Empereur ».
Bref, ce politicien qui fait l’union sacré. Ce battu de Charleroi qui donne l’assaut sur la Marne.
Ainsi, ce peuple mobile, incertain, contradictoire serait prêt à remette sa destinée entre les mains d’un militaire ?
Le problème c’est que la démocratie et les militaires n’ont jamais fait bon ménage.
Si je me souviens bien c’est, encore, De Gaulle qui disait :
« J’ai entendu vos points de vue… ils ne rencontrent pas les miens.. La décision est prise à l’unanimité ».
Quant à Clemenceau… : « La guerre ! Une chose trop grave pour la confier à des militaires ».
D’où, qu’on le veuille ou non : la suprématie des civils sur les militaires à qui il est très dangereux de laisser la bride sur le cou….
Le problème avec les militaires c’est que, lorsque qu’ils prennent le pouvoir, ils ne sont jamais pressés de le rendre…
Et ce ne sont pas les exemples qui manquent…
Espérons qu’on en arrive pas là…
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